Alt-Minds : Transmedia en sursis

Ca y est, Alt-Minds est derrière nous. Après huit semaines de jeu en temps réel (dix en comptant une pause hivernale), l’aventure du nouveau bébé transmédia d’Eric Viennot s’est terminée vendredi dernier. S’il reste bien évidement jouable en différé, et qu’un autre run Real Time est prévu dans quelques mois, l’heure est enfin au bilan. Rassurez-vous, no spoiler sur quoi que ce soit. Il s’avère d’ailleurs difficile d’aborder Alt-Minds. Si on arrive clairement après la guerre, il était pour autant impossible d’en faire une critique (ne parlons même pas de test) avant sa conclusion, tant ce temps réel fait partie intégrante d’un gameplay d’un nouveau genre, aussi fascinant que bancal.

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Les faits, pour ceux qui auraient raté un épisode : Alt-Minds se présente sous la forme d’un polar numérique, jouable sur tablettes et PC, avec fonctionnalités additionnelles sur smartphones. Alors que les enquêteurs d’une Fondation scientifique s’inquiètent de la disparition en Ukraine d’un groupe de leurs étudiants, le joueur se voit convié à participer à leur recherche. Chaque jour, à chacun de se connecter pour suivre l’avancée de l’enquête, via un dashboard où chaque protagoniste vient rendre compte de sa progression et poster documents et vidéos qu’il a trouvés. Le joueur est alors être investi, à certaines heures de la journée, d’une mission à remplir en un temps limité. La rapidité de réponse donne droit à un nombre de points (le premier en gagne 2000, le deuxième 1990, etc.), qui permettent de décrocher une place sur un leaderboard où sévit une (rude) compétition entre limiers. Bien entendu, l’enquête s’étoffe de nombreux rebondissements, mini-jeux et autre casse-têtes, mais aussi de chantiers participatifs, chaque internaute pouvant y aller de sa petite théorie sur les découvertes déterrées par les enquêteurs.

Certaines énigmes reprennent le style et l’ambiance d’In Memoriam

Certaines énigmes reprennent le style et l’ambiance d’In Memoriam

Après In Memoriam, c’est peu dire que j’attendais avec impatience le nouveau projet d’Eric Viennot. Les moyens entrepris par Lexis Numérique pour ce néo-Myst à grande échelle annonçaient une expérience transmédia encore plus folle que la traque du Phoenix. Comme beaucoup, je m’étais enthousiasmé pour les trailers, les annonces, les promesses. Comme beaucoup, je lisais religieusement les témoignages de Saint Viennot, remarquable auteur, théoricien et militant pour de nouvelles voies de fictions interactives. Comme beaucoup, je me suis pris au jeu pendant ses premières semaines, à lorgner doctement les actualités du fil narratif, à me ruer sur des missions qui m’empêchèrent de gagner décemment ma vie, pour le seul rêve d’empocher la timbale de points avant tout le monde.

Le Dashboard de l'enquête, à consulter comme on consulte Tweeter

Le Dashboard de l’enquête, à consulter comme on consulte Tweeter

Oui, mais voilà : Alt-Minds m’a déçu. D’une magnifique théorie, le jeu s’est pris les pieds dans le tapis de la pratique, par quelques maladresses graves, cachant malheureusement le reste de la forêt. Pourtant, l’enquête partait sous les meilleures augures. Une première semaine arborant un beau potentiel en terme de dynamisme immersif, et une enquête (inspirée des théories de Nikola Tesla) sonnant comme la promesse de complots tortueux comme il faut, à base d’énigmes simples mais engageantes. Bref : c’était bonard.

Puis, tout s’est un peu enrayé, d’orientations douteuses en puzzles de plus en plus  redondants (une mission Google Maps,  répétée quatre jours d’affilée). On attendait beaucoup de l’intrusion de certains joueurs (triés sur le volet) dans la fiction, et de la géolocalisation, deux arguments mis en avant dans la campagne promotionnelle. De la première, nous n’avons rien vu (ou alors, je suis passé à côté), de la deuxième nous aurions préféré ne rien voir. Transformé en un bête chasse aux spots cartographiés  (des « puits telluriques », délivrant un quota de points, plus une figure géométrique à collectionner et s’échanger avec la communauté), la géolocalisation a fait basculer le jeu dans le farming le plus sauvage, philosophie incompatible à mes yeux avec ce genre d’expérience. Pure collectionnite à satisfaire sur ses temps mort, c’est une activité sans âme et surtout, sans cervelle. Laissant cette compétition aux plus acharnés, ceux qui ont quand même fait un tour de France en bagnole pour chasser le point tellurique (je leur rends ici hommage), ma volonté s’est peu à peu délitée.

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A force de trop vouloir ménager la chèvre et le chou (comprendre : gamers et casu), Alt-Minds s’est un peu perdu, coincé le cul entre deux chaises. Un exemple : publier les missions à un créneau horaire régulier (la sortie des bureaux, en gros) est certes louable, mais s’est révélé catastrophique pour la cohérence narrative. Du coup, certaines missions de filature, qui auraient dû entraîner un enchaînement rapide de l’action, se sont résolues une douzaine d’heures après la réponse des enquêteurs. Une temporalité digne d’une enquête de Derrick. A l’ère des Experts, bonjour la crédibilité.

Devenues routinières et réglées sur des horloges détraquées, les missions ont fini par n’être que de simples contraintes quotidiennes dans notre planning de vie, comme le sudoku du jour qu’on se tape lors d’un trajet en métro. L’illusion étant brisée, tous les défauts qu’on aurait pardonnés en d’autres circonstances sont devenus insupportables : jeu théâtral des acteurs (surtout français), incohérences du scénario, redondance des situations. Comme si le sentiment que tout cela durait depuis trop longtemps, contaminait chaque dialogue, réduisait chaque découverte à une notification Tweeter d’un pote envahissant. Et le 18 janvier, Alt-Minds s’est conclu sans fanfare. Malgré la promesse d’une saison 2, la question demeure : tout ça pour ça ? Oui, car cela valait quand même le dérangement.

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Malgré ce torrent de reproches, impossible pour moi de renier Alt-Minds. Ce sont ici les propos d’un fan déçu mais incapable de le rejeter en bloc. Perfectible, l’expérience n’en reste pas moins l’une des plus fortes de l’année. On a même touché la grâce du doigt sur certaines énigmes, visions vertigineuses de la puissance immersive du transmédia et de notre croyance en la fiction numérique. Dans un des dix mini-docs diffusés en parallèle du jeu, la problématique d’Alt-Minds a été posée d’emblée : « Internet rend-il plus intelligent ? ». Alt-Minds en est le manifeste. En misant sur la débrouillardise de ses joueurs à mener aujourd’hui leur propre enquête, quitte à imaginer les scénarios les plus paranoïaques, Eric Viennot a révélé la beauté cachée, et vénéneuse, du réseau.  Quoi de plus routinier qu’une recherche Google ? Quoi de plus insignifiant qu’un post laissé sur un forum ?

Les missions d’Alt-Minds sont peut être là pour souligner le potentiel abyssal du net, la beauté du travail communautaire et participatif quand il s’agit d’avancer d’un seul bloc. Influencé autant par Myst que Lost, Viennot a su redonner au web sa définition première : une toile d’araignée où l’on se perd, un immense réservoir de fictions, des plus crédibles aux plus improbables. Une idée idéaliste, naïve même, mais qui a ce don de nuancer le cynisme ambiant de l’industrie, cramponnée au divertissement rentable. Oui, l’intelligence et l’astuce ne sont pas sexy, mais, au contact d’un jeu, elles peuvent se faire émotions véritables. Et ça, Viennot l’a bien compris. Certes inabouti, Alt-Minds prouve que le transmédia a encore du chemin à faire. Comme beaucoup de pionniers, il a tracé un sillon boueux, qui ne demande qu’à être pavé d’efforts. Laissons-lui le bénéfice du doute, et attendons sagement sa deuxième saison.

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Ianoo

Ianoo

Élevé aux vapeurs de l’alambic à mirabelle, le Ianoo est né en terres lorraines. Ce n’est pas de sa faute. Pour pallier à son asocialité naturelle, prière de le gaver constamment d’images, de toutes natures. Si vous l’entendez hululer un soir sur la schizophrénie post-moderniste dans Serious Sam, aucune crainte : c’est sa façon à lui de dire qu’il vous aime bien.

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4 commentaires

  1. Les captures d’écran (notamment celle du dashboard et la dernière) sont assez violentes au niveau spoil…

  2. Ianoo Author

    Spoiler « violent » écarté. Avec toutes mes excuses

  3. Alors là, je suis complètement d’accord avec ce bilan.
    Je m’étais fait moi même la conclusion identique. Que de potentiel pour ce type de jeu et pourtant pour l’instant je n’arrive pas à me dire autre chose que « dommage ».
    l’appli sur les puits telluriques est à mon gout complètement bidon.
    Ce qui est dommage également, et que l’on ne pouvait pas communiquer avec les personnages clefs autre que l’informaticienne du groupe alvison.
    De plus, la linetime devrait être individualisée et non identique pour tous les joueurs. Du coup, pour les séquences émotions (type nicolas hulot), on aurait été immergé totalement.
    Autre trucs bidons, le message sur le téléphone mobile de Stanko qui disait « Help me… ». J’aurais préféré utilisé le téléphone pour des vrais conversations ou des sms intelligents.
    Bref, j’attendais tellement après In Memoriam que je m’étais peut-être placé la barre trop haute.

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  1. RAGEMAG dit :

    […] critique d’Alt-Minds signée nos talentueux collègues de zqsd.fr […]

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