David Bowie : le reboot

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Il faut que je vous l’avoue : je suis un fan inconditionnel de David Bowie. Le genre maladif. Une passion, une obsession, que j’étends d’ailleurs aux artistes cousins que sont Iggy Pop et Lou Reed, deux de ses petits protégés qui, depuis que leur Pygmalion leur a rendu la liberté, se débattent de manière plus ou moins charmante avec leur manque de vision. Pas toujours très glorieux, mais que voulez-vous : ça me touche.

Bref. Pour vous situer un peu le contexte, Bowie a été pendant dix années incroyables une étonnante machine à assimiler l’underground pour en faire du mainstream. C’est lui qui a fait vendre du glam (Ziggy Stardust, 1972) et du sexe sulfureux (Transformer, 1972), accouché du punk (Raw Power, 1973), rendu possible la soul de blanc-bec (Young Americans, 1975), contribué à dompter les expérimentations électroniques (Low et « Heroes », 1977), inventé le clip (Ashes to Ashes, 1980), avant finalement d’absorber le mainstream lui-même pour en faire une sorte de meta-mainstream mondial et irritant, montrant le chemin à Madonna et à ses sbires (Let’s Dance, 1983).

Comme cannibalisé par le succès de sa dernière incarnation, il connaît ensuite un petit passage à vide, avant de reprendre du poil de la bête dans les années 90. Même si, cette fois, il se contente de surfer sur les vagues indus (Outside, 1995) et drum and bass (Earthling, 1997) plutôt que de les précéder. Signe qu’il commence un peu à perdre de son pif, il offre même à David Cage la BO de sa première production, The Nomad Soul (‘Hours…’, 1999). Je taquine : la musique était quelconque, mais le jeu reste assez fascinant.

Bowie version 2002, plus chic que choc.

Bowie version 2002, plus chic que choc.

Au XXIe siècle, Bowie remise au placard son détecteur de tendance et se contente d’adouber de loin quelques groupes bientôt en vogue, tandis que, pour son propre compte, il se réserve une paire d’albums incolores plus (Heathen, 2002) ou moins (Reality, 2003) réussis. Et depuis, plus rien. Ou presque. Juste une tournée « Reality » écourtée par la faute d’un gros pépin de santé, et trois furtives apparitions pour chanter avec des potes ou pour une opération caritative. Il a aussi fait quelques très discrètes apparitions sur les disques d’autres artistes (Scarlett Johansson, TV on the Radio et certains dont on se branle encore davantage) ou au cinéma (dans notamment un Nolan mineur), réédité quelques vieux disques, mais à part ça, silence radio : aucune interview, aucune déclaration officielle, et encore moins de nouvelle chanson. Tout le monde le pense à la retraite, certains le croient gravement malade.

Sauf que le mois dernier, le jour de ses 66 ans, il annonce via son site qu’il a enregistré un album dans le plus grand secret, qu’il s’appelle The Next Day et qu’il sortira le 8 mars. Simultanément, il balance un premier single, Where are we now. Très mélancolique, il y évoque ses années berlinoises, celles de l’album « Heroes », dont l’album détournera d’ailleurs la pochette. C’est inespéré, miraculeux, un vrai cadeau pour les fans, mais, très franchement, il faut bien reconnaître que c’est pas terrible.

Le second, The Stars (Are Out Tonight), est sorti ce matin, et est déjà d’un autre niveau. Le clip est top, bourré de références à sa carrière (et même à celle de Tilda Swinton, qui y joue sa femme). C’est beaucoup plus rock, à l’image, paraît-il, du reste de l’album, et au bout de 4-5 écoutes, il a déjà gagné selon moi ses modestes galons d’agréable ritournelle sans conséquence, typique du Bowie de ce siècle. Mais cela reste un décalque du morceau Reality, comme une chute d’un album vieux de dix ans : un comble quand on se souvient que par le passé, Bowie était capable de se réinventer douze fois en un tel laps de temps.

Qu’importe : de The Next Day, on retiendra peut-être davantage la com’ que les chansons. L’annonce d’un album que plus personne n’attendait a été un vrai coup de massue, comme une gigantesque anomalie marketo-magnétique qui n’a pas fini d’affoler les boussoles : personne n’était au courant (même sa maison de disque ne l’a appris que quelques semaines plus tôt), et personne, même chez les plus mythomanes, n’avait fait mine d’en propager la rumeur.

Un truc impensable en 2013, à l’heure où les plus grandes vedettes se sont résignées à balancer des twitpics de bouffe ou de fesse pour faire parler d’elles. Lui, Bowie, en faisant simplement confiance à la discrétion de ses musiciens (de vieilles connaissances qu’il avait cryogénisées avec leur modem 14 kbps), réussi une promo post-moderne car radicalement traditionnelle, imposant son rythme à des fans trop heureux qu’une star ait encore la classe de s’asseoir sur son trône, quand les autres n’osent plus grimper que sur des chiottes.

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Né d'un père ostréiculteur en baie de Saint-Brieuc et d'une mère capable de finir Super Mario Bros 3, Walou s'est échappé des geôles de Ouest-France pour échouer dans celles de la presse jeu vidéo. Il découvre les blogs en 2012, et projette de partir à l'assaut de MySpace d'ici 2078.

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4 commentaires

  1. pierreAfeu 26/02/2013 Répondre

    Loin de moi l’envie de me la jouer « guerre des fans »… Je me dis tout de même qu’il est heureux que tu te déclares fan « inconditionnel » de Bowie, pour finalement te contenter d’une approche quasi marketing de l’artiste, et surtout balancer 2-3 jugements à l’emporte pièce pour le moins désobligeants. Qualifier Heathen d’incolore ou réduire Outside et Earthling à du surf, me semble léger-léger. Où est donc le fan inconditionnel s’il ne reconnait pas là la preuve d’un retour en pleine forme de l’artiste (en partie) perdu lors des 80’s ?
    Bref, peu importe. Personnellement, j’aime Where are we now, il me file des frissons partout. J’aime aussi The star (are out tonight), mêmes frissons, même si, je te l’accorde, c’est davantage un sentiment de retrouvailles que de découverte qui m’anime. Mais quand la majorité des rock/pop stars se contente de dupliquer la même chanson durant toute leur carrière, on peut autoriser Bowie à ne pas nous surprendre… Sauf évidemment, comme tu le soulignes très bien, sur la manière dont il orchestre la sortie de The next day.
    Bien à toi.

    • Walou Author

      C’est vrai que pour un fan inconditionnel, j’ai tendance à poser pas mal de conditions, je te l’accorde. Mais comme on dit, « qui aime bien… »! J’adore Heathen même si je trouve qu’il manque de « couleur » musicale. J’aime bien les nouvelles chansons, même si j’attends encore la suite de pied ferme. Cela dit, ce pourrait être un disque de standards bigouden joués à la trompette, je n’en resterais pas moins fan.

  2. Bien écrit cet article de Walou. Le bémol que je mettrai c’est l’idée académique et assez fausse finalement du type qui absorde l' »underground » pour en faire du « mainstream ». Comme si les choses étaient aussi séparées. les laboratoires d’un côté et la musique pop de l’autre. C’est archi faux. Les Beatles étaient les 2. Pink Floyd c’était expériemental et commercial. Stevie Wonder expérimentait et avait du succès. Can , Neu! et consorts ne sont pas nés de nulle part, ils ont digéré la Monte Young , le Velvet et Les Monks. Les créateurs détournent ou déforment toujours des choses qui existent déjà. Même Dylan. Ce sont de fausses catégories l’underground et le mainstream. C’est pas aussi binaire. Et puis il y a les artistes dit « underground » qui ne font que recycler une idée stérile de l’avant-garde (Sonic Youth…). Donc en ce qui concerne Bowie le décrire comme un type qui saute dans les wagons en marche, je ne pense pas, ça ne résiste pas à une analyse précise de chaque période.
    En plus, les albums de Bowie de la 2ème partie des années 70 vendaient assez peu, moins que ceux de Kraftwerk par exemple. La musique de Low ou Lodger n’est pas mainstream, une grande partie des gens n’arrive toujours pas à trouver ces disques écoutables aujourd’hui.
    De la même manière Outside n’est pas un album « indus ». Ce disque ne ressemble en rien à une disque de Nin Inch Nails, heureusement d’ailleurs.

    • Walou Author

      Low et Heroes ont tout de même été respectivement 2ème et 3ème des charts britanniques : c’est mieux qu’Autobahn, pour ne citer que lui… J’avoue que je ne connais absolument pas les quantités vendues, et la réalité est peut-être plus complexe, mais ce sont les chiffres avancés par Wikipedia, que j’ai décidé de croire aveuglément sur ce coup-là :)

      Quant à Outside, effectivement, les puristes de la musique industrielle ne l’y classeraient sans doute pas, mais c’est la petite case mentale dans laquelle, faute de mieux, j’aime à le ranger. Le clip de Heart’s Filthy Lesson, si proche de celui de Closer de NIN, n’y est sans doute pas pour rien!

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