Euro Truck Simulator 2 : Transe-bahutés

On a tous eu un Godfrein (le nom a été changé, bien sûr) pendant notre scolarité. L’élève qui n’était ni attardé ni autiste, juste mauvais en tout et un peu stupide. Celui dont tout le monde se moque à la récré, s’habille bizarrement et affiche un air un peu demeuré à la moindre question qu’on lui pose. Sauf qu’un jour, Godfrein était malade et c’est moi qui a été désigné pour aller lui apporter ses devoirs. Voici le récit d’une expérience inouïe.

Arrivé au seuil de chez lui, j’entends résonner, à travers la porte, une musique, belle, déprimante, jouée au piano. Je me dis que même les parents de Godfrein sont des nuls, genre ils écoutent du classique (personne n’aime le classique à cet âge), pas étonnant que leur fils soit aussi débile. On m’ouvre la porte et là, je vois dans l’entrebâillement que c’est Godfrein qui joue, sans fausse note, cet air si triste. La honte m’envahit. Avec le recul, je crois avoir compris ce jour-là la solitude d’un être dont je moquais lâchement, dont le talent était resté invisible aux yeux de notre communauté rendue aveugle par l’intolérance.

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Mon premier semi (séquence émotion)

Pourquoi je vous raconte cette histoire, que j’ai complètement inventée à des fins rhétoriques ? Parce qu’Euro Truck Simulator 2 est un peu mon Godfrein. N’étant pas spécialiste des jeux Anuman Interactive, comme beaucoup, je me suis gaussé, pétri d’a-priori, face à l’arrivage de cet énième simulateur discount. Comme beaucoup, je m’imaginais une énième arnaque, à peine jouable, destinée à un public de retraités heureux d’égayer leur l’après-midi Crapette/Youporn par un simulateur de gros-cul. Comme beaucoup, j’ai tourné 50 fois autour de mon PC, moi qui n’ai même pas le permis et me fous des joies de la route, avant que ma conscience professionnelle ne me pousser à insérer le CD dans mon lecteur. Et… moi et ma snobitude nous nous fîmes sécher.

Euro Truck n’est pas ce que le bon goût nous obligerait à qualifier de « bon » jeu . Il n’en reste pas moins un jeu, avec ses challenges, son « fun » et sa courbe de progression. De simple employé-commis, on finit par fonder sa propre société de fret, puis envoyer ses propres larbins au charbon, comme tout bon patron cupide qui se respecte.  Mais il ne faut pas trop en demander non plus. La limite des mécaniques de gestion (on est loin d’un Industry Giant), la vacuité de ses paysages (et de ses routes), la géographie totalement irréaliste des tracés routiers ont tôt fait de tuer dans l’oeuf toute aspiration au réalisme.

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Guetté par l’overdose de lignes droites à 110, je me suis permis un écart de conduite au niveau du péage

Non, Euro Truck Simulator 2 est très loin d’être LA simulation. Peu importe, son expérience vise une autre réalité, purement physique. Sensorielle, même. Au volant de ses bahuts, un picotement étrange perce au fil des kilomètres. La sensation d’une solitude absolue, où tout semble vain. S’il faut garder un œil sur la route, chaque voyage devient une trouée dans l’espace-temps : l’attention s’égare, on ne fait RIEN sinon être face à sa propre pensée. Pour peu qu’on écoute la radio (branchée en live stream sur les grandes stations européennes) et que la pluie s’invite sur le pare-brise, c’est une expérience métaphysique du vide qui se met en scène. Celle d’un temps présent absolu, où il ne semble y avoir aucun avenir, si ce n’est le prochain virage à prendre.  Alors, tout évènement extérieur devient un spectacle en soi : un arrêt au péage, un dépassement un peu audacieux (où l’on se surprend à prévenir une IA d’un clignotant), un créneau à la remorque (l’un des challenges les plus durs de l’histoire du jeu vidéo), tout est bon pour malmener le cocon de notre cabine ouatée. Finalement, Euro Truck Simulator pourrait se définir comme le jeu le plus solo au monde. Pire : il est l’incarnation même du mot « solo ».

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Pour peu que la pluie s’invite lorsqu’on écoute France Info, l’épreuve solitaire atteint son climax

Inutile donc de chercher ici un précis documentaire, du type « Vis ma vie de routier », tout aussi racoleur que son modèle. Inutile d’espérer un hommage façon « Les Routiers sont sympas », où l’on se sentirait pousser les bretelles et la casquette, avec l’espoir, en bonus, de pouvoir accrocher à son rétro des posters de sirènes dénudées, découpés dans les pages des Echos des Savanes (oui, les clichés ont la vie dure). Impossible de savoir également si l’expérience reste aussi forte sur la longueur. Sûrement que non. On pourrait se dire, en lisant ces lignes, que le jeu est encore plus détestable que sa réputation ne l’annonçait. Il a en effet la lourde tâche de se confronter à la subjectivité sensorielle de chacun. Sous ses airs d’éternels parias du jeu vidéo, Anuman a réussi à trouver sa mélodie. Mettre en scène un métier par essence peu glamour comme l’activité la plus mélancolique qui soit, sans pathos ni ironie. Comme si on demandait à un gamin fragile et rejeté des siens de jouer la sonate la plus triste du monde.

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Ianoo

Ianoo

Élevé aux vapeurs de l’alambic à mirabelle, le Ianoo est né en terres lorraines. Ce n’est pas de sa faute. Pour pallier à son asocialité naturelle, prière de le gaver constamment d’images, de toutes natures. Si vous l’entendez hululer un soir sur la schizophrénie post-moderniste dans Serious Sam, aucune crainte : c’est sa façon à lui de dire qu’il vous aime bien.

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8 commentaires

  1. Maguenifique…

  2. J’ai moi même joué pendant quelques temps a cet OVNI, Objet Vidéoludique Non Identifié, et je me reconnait parfaitement dans ce que tu dis.

    Tu as réussi a poser les mots sur ses foutues sensations que j’ai senti pendant que je jouais, gros gros respect. C’est bien ça. La solitude totale, le pied finalement.

  3. Barf, on s’en fiche de ça ! Nous ce qu’on veut savoir c’est si on peut s’amuser sur les parkings une fois la nuit tombée …

  4. « un créneau à la remorque (l’un des challenges les plus durs de l’histoire du jeu vidéo) »… je crois que tout à été dit !!

    N’empêche, la conclusion m’aurait presque fait pleurer !

  5. Merci. J’ai presque l’envie de l’essayer ce jeu, un dimanche de pluie, pour sonder mon for interieur. Allez, chiche !

  6. Guillaume 19/01/2013 Répondre

    J’avoue qu’à la lecture de cet article j’aurais presque envie de le tester aussi… C’est pas rien ça!

  7. j’avais pas laché un rire audible IRL en lisant une critique de jeu (ou un test… c’est selon) depuis un joystick papier période rachat post-futur press… Alors je le dit haut et fort ! QZSD ca poutre !

  8. Pour l’exploitant en transport que je suis, je pense que l’experience vaut la peine d’être vécu ! L’article est superbe.

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