Expo : L’ange du bizarre

Du 5 mars au 9 juin, le Musée d’Orsay héberge une exposition temporaire étonnante baptisée L’ange du bizarre : le romantisme noir de Goya à Max Ernst. Pourquoi donc vous parlerais-je de ça sur ZQSD, me direz-vous ? La vraie question serait : que pouvez-vous faire pour m’en empêcher ?

Comme bien des enfants, je fus un peu sorcier en mon temps. Quand arrivait l’ennuyeux dimanche pluvieux, la grange de mes parents devenait soudain le théâtre d’étranges rituels interdits (interdits par mes parents plus que la morale, mais interdits quand même). Le temps destructeur fit son œuvre et, un beau matin, griffonner des pentacles à la craie et jeter de la farine ensorcelée sur mon chien ne m’amusa plus. Mais mon goût de l’étrange est demeuré intact. Donc forcément, quand une expo se propose de me causer fantômes, nécromancie et  jeunes filles pâles courant dans un dédale de couloirs gothiques, j’enfourche mon balai déplumé, et je fonce dans le premier métro.

Expulsion moon and firelight / Thomas Cole (1828)

Expulsion. Moon and Firelight – Thomas Cole (1828)

Contrairement à ce que laisse penser ce trailer, l’Ange du bizarre ne  s’attache pas qu’aux vampires, châteaux hantés et autres nymphes au teint lunaire. Dès l’entrée de l’exposition, en embuscade, m’attendait Thomas Cole et son Expulsion. Moon and Firelight. Un paysage parfaitement irréel. Sur une seule et même image, nous avons tout. Le jour, la nuit, une plaine, une montagne, un gouffre, du feu, de l’eau… Et ce pont étrange, auquel nul chemin ne mène et se termine dans une porte de feu pur, qui semble ne donner sur rien, sinon sur un vide insensé. Un portail vers l’enfer. Tous les éléments de l’heroic-fantasy moderne sont là. Cette peinture résume presque à elle seule tout ce qui fait World of Warcraft ou le Seigneur des Anneaux de Peter Jackson. Et pourtant, elle est datée de 1828. Bordel ! Comment est-ce possible ? Expliquez-moi comment deux cent ans plus tard on me sert encore exactement cette même image réchauffée mille fois ? On a foutu quoi pendant tout ce temps ?

Medusa

Perseus and the head of Medusa – Franz von Stuck (1908)

Je ne vais pas vous faire un cours sur le romantisme noir car, soyons honnête, je suis à peu près aussi calé sur le sujet que Booba doit l’être en géopolitique des républiques ex-soviétiques. Mais au 19ième, si des tonnes d’Anglais se sont mis à peindre dragons, sorcières et femmes nues dansant dans les bois, ça n’était surement pas pour que deux siècles plus tard, des minettes pré-pubères collent du Evanescence sur d’obscures vidéos Youtube (vidéos d’ailleurs exposées à la vue de tous, et pourtant dédiées au secret élu de leur cœur mièvre : un goth de 19 ans qui joue de la gratte dans un groupe de métal qui-va-pas-tarder-à-percer)!

Pour vous la faire ultra courte, l’exposition (particulièrement exhaustive et au passage, superbe), explique l’avènement du romantisme noir comme un mouvement de réaction face aux Lumières. Soit. En effet, j’imagine qu’à une époque de grandes découvertes scientifiques, quand une poignée d’hommes hurlaient aux quatre vents que bientôt, la Fée Science expliquerait tout et tuerait Dieu, ben… dessiner des gargouilles et des portes mystérieuses cachées dans les bois, c’était aussi une façon de dire qu’il ne fallait pas chercher absolument à débarrasser le monde de tout son merveilleux et de son mystère.  Mais bon, je n’épiloguerai pas sur le pourquoi du comment, vous jugerez sur place.

Crâne aux yeux exorbités et mains agrippées à un mur - Duvocelle (1904)

Crâne aux yeux exorbités et mains agrippées à un mur – Duvocelle (1904)

Gamer trentenaire, j’ai été gavé de toute cette imagerie gothique et fantastique, pour ainsi dire depuis le berceau. Du coup, aujourd’hui voir une sorcière ou un gobelin me parait aussi naturel que de croiser un chien ou un chômeur en fin de droits : ils font partie de mon univers. Je visite plus ou moins intimement des dragons et des tours abandonnées tous les soirs, sans même les regarder, mais là… C’était étrange de les voir au musée déballant leurs histoires. Ils y retrouvaient une âme que bien peu de jeux parviennent à toucher du doigt. Car les œuvres exposées sont clairement de celles qui ont façonné 90% des univers virtuels que nous arpentons chaque jour.

Mais alors pourquoi dans la culture de masse, le fantastique ne devient soudain plus qu’un décorum dépossédé de ses mystères ? Pourquoi l’alien du film de Ridley Scott fait si peur quand ceux de Colonial Marines font tellement pitié ? A quoi joueraient tous les petits Kévin de la planète si le médiéval fantastique n’avait inspiré personne des siècles plus tôt ? La Bretagne élèvera-t-elle un jour des statues de Walou écrasant Poséidon dans la baie de Saint-Brieuc? A quel moment le romantisme noir a-t-il cessé d’être un mouvement contestataire pour devenir un sous-genre de notre culture de masse estampillé teenager/cash machine ? Autrement dit : par quelle folie insensée est-on passé de Macbeth à Twilight ?

Voilà quelques unes des questions que je me suis posé ce weekend. Je ne doute pas que vous vous en poseriez tout autant à cette exposition L’ange du bizarre. Tout joueur un tant soit peu porté sur les vampires et autres gothiqueries étranges devrait s’y plaire. Si vous passez sur Paris, allez y faire un tour, ça se termine début juin. Voilà. C’est sûrement ce que j’aurai du écrire dès le début. Hélas, faut croire que mon esprit de synthèse s’est fait la malle en Transylvanie.

Trois Femmes et Trois Loups - Eugène Grasset (1900)

Trois Femmes et Trois Loups – Eugène Grasset (1900)

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Hoopy

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Lucky fut son nom de baptême joystickien jusqu'à ce que Dame Chance ne le foute sur le trottoir par caprice. Depuis revenu à l'état sauvage, le Hoopy arpente l'internet et les bars dans l'attente de ce jour pas si lointain où, enfin, les boeufs guerriers prendront le contrôle de la planète.

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6 commentaires

  1. Merci pour cet article !
    Dommage que je ne soit pas sur Paris et que je n’y aille pas (tout du moins ce n’est pas prévu encore) avant la fin de cet exposition.

    Ce n’est pas parce que nous sommes gamers, que nous sommes insensible à l’art ou que nous sommes inéduqués. Merci.

  2. Hmmm… ça me donne envie d’égorger une vierge sous un saule et de boire son sang déversé lentement sur un pentacle gravé à même la chaire.

    Plus sérieusement, c’est la même expo qui était à Francfort ?

    • Hoopy Author

      Oui, visiblement, c’était la même. A vrai dire, j’ignorais qu’elle avait déjà été présentée ailleurs.

  3. Ma foi, ça m’a vraiment l’air intéressant. Je tiens à rajouter que le romantisme à également vu le jour pour s’affranchir des conventions littéraires qui commençaient à régir l’art à l’époque. En somme, c’était offrir une alternative artistiques… D’où cette question : les romantiques sont-ils les ancêtres des hipsters ? Damned…

    http://512k.overblog.com/

  4. Savonfou

    Pour ceux qui n’ont pas le bon gout d’habiter Paris, le dernier numéro de Mauvais Genre sur France Culture traite spécifiqument de cette exposition.

    http://www.franceculture.fr/emission-mauvais-genres-l-ange-du-bizarre-du-romantisme-noir-2013-03-16

    Je surkiffe cette émission soit dit au passage !!!!

  5. Moulibulle 30/03/2013 Répondre

    Article vraiment très intéressant, du coup j’ai envie d’aller me culturer en contemplant ces superbes oeuvres déviantes. Ah merde, c’est vrai qu’aujourd’hui elles sont noyées par la culture de masse du coup l’expo à l’air de suivre cette tendance emo/goth qui pollue notre société (c’était le cri du coeur).

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