Gunpoint, la fleur au fusil

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A l’époque où on écrivait pour un magazine aujourd’hui décédé, Gunpoint était devenu une sorte de running gag. Le genre qui faisait rire jaune. Tous les mois, à chaque réunion, on l’inscrivait au sommaire, candides et confiants. Et tous les mois, à 48h du bouclage, après qu’il ait été repoussé une énième fois, on se résignait à le remplacer par un FPS polonais ou un jeu de bowling nord-coréen.

C’est dire si on attendait Gunpoint, sa bonne bouille retro et son gameplay infiltration. Sauf que voilà, ça y est, j’y ai joué, je l’ai fini, et je ne sais pas trop quoi en dire. Mettons à profit les leçons apprises à l’école de journalisme vidéoludique de Arvard (Morbihan), et commençons par le commencement : Gunpoint vous met dans la peau de Richard Conway, un espion freelance qui vient de recevoir sa toute nouvelle combinaison « Bullfrog ». Celle-ci permet, sinon de développer des jeux mégalos, du moins de bondir à des hauteurs improbables et de progresser en s’accrochant aux murs, à l’image de Spiderman ou de ces petits bonshommes gluants que des forains sans scrupule jettent sur des vitres innocentes.

C’est d’ailleurs en testant sa combinaison flambant neuve que notre héros passe accidentellement à travers la fenêtre de son appartement, atterrit dans l’immeuble voisin, et assiste impuissant à l’assassinat de Selena Delgado, employée d’un marchand d’armes. Évidemment, une caméra de surveillance a enregistré l’effraction involontaire de Conway, et ses ennuis commencent.

L'ami Conway a une certaine appétence pour les hauteurs, le vide, et les sauts à travers les vitres.

L’ami Conway a une certaine appétence pour les hauteurs, le vide, et les sauts à travers les vitres.

Peut-être pensez-vous que je m’attarde un peu longtemps sur l’histoire de ce qui n’est après tout qu’un simple jeu de réflexion. C’est votre droit. D’abord parce qu’on est en démocratie. Ensuite parce que Gunpoint est effectivement assez simple. Chaque niveau est un petit tableau qui s’étale rarement sur plus de deux écrans, avec un objectif principal (souvent, interagir avec un ordinateur), quelques gardes nerveux de la gâchette, et surtout, une tripotée d’engins électriques à bidouiller. Parce qu’ici, il s’agit moins de se planquer dans l’ombre que de s’amuser à jouer les électriciens en herbe, pour détourner le système de sécurité à son avantage et progresser en activant à distance ce qui ne devrait pas l’être.

Concrètement, d’une pression sur « Alt », on bascule dans un univers parallèle bleuté, dans lequel les différents « mécanismes » (interrupteurs, prises de courant, portes, sas, ascenseurs, alarmes, caméras, détecteurs de mouvements ou de bruits, et c’est à peu près tout) sont mis en évidence. Mais surtout, il montre les liens qui les relient, ce qui, vous en conviendrez si d’aventure vous vous piquez un peu d’étymologie, est le propre des liens.

Quand bidouiller un réseau électrique est aussi facile que de faire des points à relier.

Quand bidouiller un réseau électrique est aussi facile que de faire des points à relier.

L’idée, c’est que vous pouvez modifier très simplement ces liens. De deux clics, déconnectez cette caméra de son alarme, et reliez là à cette porte verrouillée, et voilà qu’elle l’ouvrira pour vous dès que vous entrerez dans son champ de vision. Malin non ? Évidemment, ça se complique par la suite, puisque les niveaux sont souvent constitués de trois ou quatre réseaux électriques autonomes, et que rapidement, on ne peut plus brancher n’importe quoi n’importe où.

Mais n’empêche : si les mécanismes de jeu sont réjouissants, les tableaux proposés sont vraiment très simples, et en deux grosses heures, on en a fait le tour. La difficulté ne décolle pas, et là où on attendait des énigmes prises de tête, à base de timing serrés et de réactions en chaîne retorses, on ne trouve finalement que quelques puzzles gentillets.

Dans Gunpoint, tout le monde essaiera de vous manipuler. Mais reconnaissons que, Conway étant un peu idiot, ils auraient tort de se priver.

Dans Gunpoint, tout le monde essaiera de vous manipuler. Mais reconnaissons que, Conway étant un tantinet idiot, il aurait été dommage de se priver.

Alors, vous aviez certes le droit de trouver que je m’attardais trop sur l’histoire, mais vous aviez tort. Parce que finalement, ce qu’on retient surtout de l’aventure, plutôt que son gameplay astucieux, c’est sa narration plus ambitieuse qu’il n’y paraît. Bon, là non plus, pas d’affolement : on reste globalement au niveau d’un Livre dont vous êtes le héros, tendance Super Sherlock.

Les dialogues sont ainsi blindés de choix multiples, qui ont souvent de réelles conséquences sur la conversation, parfois sur le gameplay, et, ultimement, sur le déroulement de votre enquête. Parce que Conway est un espion, et outre des cabrioles et des talents d’électricien, on attend quand même de lui qu’il résolve le mystère du meurtre de Delgado. Et en zappant les excellents dialogues (en anglais) ou en les lisant en diagonale, vous risquez de ne plus comprendre grand-chose. Pire : les autres personnages s’en amuseront, se payant gentiment votre gueule.

Le plus dur n'est pas la chute, mais le diamant, qui peut prétendre à une dureté Vickers de 150 gigapascals, ce qui n'est pas rien.

Le plus dur n’est pas la chute, mais le diamant, qui peut prétendre à une dureté Vickers de 150 gigapascals, ce qui n’est pas rien.

Rien que pour ça, et bien sûr pour son gameplay entre infiltration et réflexion, Gunpoint est bon. Gunpoint est original. Gunpoint est intelligent et simple à la fois. Mais Gunpoint est tellement vite englouti et digéré qu’on est forcément un tout petit peu déçu de l’avoir attendu tout ce temps.

Alors attention : un Jean-Golin triste n’est pas une mauvaise note. C’est un Jean-Golin qui s’est amusé mais qui reste sur sa faim. Pour se consoler, il pourra se tourner vers l’éditeur de niveaux, d’une simplicité enfantine. Le jeu ne sortant qu’aujourd’hui, il est encore trop tôt pour savoir si des custom maps intéressantes vont voir le jour. On se tient au courant (électrique (t’as compris?)).

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Gunpoint, sortie le 3 juin, 10€ sur Steam, 10$ sur le site du développeur. Démo disponible sur Internet et Minitel.

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Né d'un père ostréiculteur en baie de Saint-Brieuc et d'une mère capable de finir Super Mario Bros 3, Walou s'est échappé des geôles de Ouest-France pour échouer dans celles de la presse jeu vidéo. Il découvre les blogs en 2012, et projette de partir à l'assaut de MySpace d'ici 2078.

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8 commentaires

  1. Je suis triste pour le pangolin, mais heureux pour ce jeu que vous m’avez fait découvrir. Encore une fois.

  2. Ola Wallou et les autres, j’ai du retard sur vos articles et podcast, veuillez me pardonner, j’essaierai de me punir en jouant à un très mauvais jeu pour la peine.

    Dîtes moi Sieur Walou, pourfendeur du Jean-Golin, grand vainqueur de la belote de Winchester et tant d’autres choses, ce jeu ressemble foutre-diantrement à Thrilby : the Art of Theft, trop pour qu’il puisse s’agir d’un simple hasard. Est-ce que votre réseau d’espions, vos ninjas de l’ombre, ou vos indics au Mojito Bar pourraient m’éclairer ?

    • Walou Author

      Je connaissais pas du tout! Effectivement, on sent que le développeur y a joué. Beaucoup. Cela dit, j’ai l’impression que The Art of Theft est plus axé infiltration pure. Gunpoint est avant tout un jeu de réflexion, où l’accent est mis sur les bidules électriques à recabler.

      • Il est pas mal et surtout gratuit. Rapidement très exigeant, il faut bien être synchronisé. Chaque mission se conclue par une publication sur le journal à la Hitman : Blood Money. De mémoire, je crois que l’on peut également faire des upgrades. Enfin c’est un jeu complet.

        Et sans aucun rapport, si l’un de vous joue à Remember Me, j’aimerais bien connaître son avis. Je ne connais pas grand chose de ce jeu, mais artistiquement il a l’air de claquer en tous les cas…

        • Walou Author

          Pour Remember Me, je sais que Ianoo a beaucoup aimé le volet artistique malgré le côté rigide et old school du gameplay. Pour avoir l’avis des autres, il faudra attendre le prochain podcast, d’ici deux semaines!

          • Zonka 09/06/2013

            Génial ! J’écouterai ça avec attention :) Merci pour les réponses.

Trackbacks for this post

  1. Arrêt jv dit :

    […] Un jeu dont tout le monde s’en cogne mais pourtant, cela fait un petit moment qui’il est annoncé, puis repoussé. L’attente est terminée, Gunpoint est enfin sorti, et pas plus tard qu’hier, dans toutes les bonnes crèmeries (Steam, en réalité) pour une poignée d’euros. C’est un jeu de réflexion et infiltration tout ce qu’il y a de plus indépendant. Si vous êtes curieux, vous pouvez déjà lire le très bon test de Walou sur ZQSD. […]

  2. […] ZQSD : Gunpoint, la fleur au fusil […]

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