Interview : Molyneux par Molydeux

Molydeux, la tête dans le cube.

Molydeux, la tête dans le cube.

En mars dernier, pour le compte d’un  magazine mort, je m’entretenais avec Peter Molydeux. Avec un « D », comme débile. Molydeux, c’est le jumeau maléfique de Molyneux. Un type qui, depuis quelques années, et avec un succès grandissant, pond sur Twitter des pitchs improbables de jeux impossibles, plus molynesques que ceux du maître himself. A tel point que le week-end du 1er avril 2012, tout ce que la scène indé compte de développeurs tarés se réunissait autour de son auguste personne pour une gamejam (la « molyjam ») de folie. Parce que Molyneux (avec un « N », comme naïf) revient ces temps-ci sur le devant de la scène, le moment m’a paru bien choisi pour republier cette interview, dans une version in extenso à peu près inédite. Enjoy.

Peter, pourquoi avoir claqué la porte de votre studio ? Et pourquoi maintenant ?
Parce que je n’y étais pas libre. Mes talents créatifs n’y étaient pas appréciés à leur juste valeur. Par exemple, pendant le développement de Fable II, je leur ai proposé de ne peupler le jeu que de chiens. Vous jouiez un chien qui était en permanence suivi par un humain de compagnie. Ça renversait totalement la perspective. D’ailleurs, à un moment, je leur ai proposé de renverser littéralement l’univers du jeu, mais certains ont trouvé ça débile. Apparemment, d’après je-ne-sais-quelles statistiques, les gens n’aiment pas les univers où l’on joue la tête en bas… Je leur ai parlé de Super Mario Galaxy, mais ils n’ont rien voulu entendre. Alors oui, je me suis rendu compte que j’étais une sorte de Nelson Mandela. Que le seul moyen de ramener les gens dans le droit chemin, c’était de sortir de ma prison.

Si vous étiez resté, quelle direction auriez-vous donnée à Fable IV ?
J’aurais réfléchi à d’autres animaux de compagnie. J’aimais assez l’idée de permettre au joueur, dans Fable IV, d’avoir un compagnon dangereux, peut-être un ours. Imaginez : vous adorez votre ours, c’est réciproque, mais parfois, ses instincts le poussent à tuer des alliés potentiels, ce qui bouleverse entièrement la storyline ! Est-ce que vous allez cacher votre ours dans une cave, au risque qu’il se laisse dépérir, ou est-ce que vous l’emmènerez à des dîners avec vos amis et votre famille pour l’aider à retrouver sa joie de vivre ?

Est-ce qu’il y a un jeu, développé par d’autres, dont vous auriez voulu être à l’initiative ?
J’aurais aimé faire Minecraft. C’est le futur du jeu vidéo mais, paradoxalement, Notch a raté là une occasion en or. Depuis Populous, je rêve de créer des mondes de briques, mais que diriez-vous d’un monde où chaque brique serait un personnage à part entière ? Un monde où les briques auraient des liens d’amitié entre elles ? Et si certaines briques se sentaient coupables parce que les humains ne leur marchent pas dessus alors qu’ils écrasent les autres ? Très tôt dans ma vie, j’ai rêvé d’un pixel vert, un pixel avec des émotions. Et si un pixel vert pouvait être une expérience sociale à lui seul, et rassembler les gens ? J’ai proposé cette idée de pixel vert à notre éditeur, mais il s’est contenté de me proposer de prendre quelques jours de congés. J’ai d’abord cru qu’il voulait que je prenne quelques jours pour bosser sur mon projet mais non, c’est juste qu’il pensait que je disjonctais. Alors je suis parti.

Après 25 ans de carrière, quelle empreinte pensez-vous laisser dans le monde du jeu ?
Pour être tout à fait honnête, même si j’avais arrêté après Populous, mon empreinte aurait été éternelle. Les gens passent leur temps à encenser Pong, mais ils ont tendance à oublier les étapes capitales qui séparent Pong de Mario 64. C’est un fait : sans Populous, il n’y aurait pas eu de Minecraft. J’adore Notch, mais l’influence qu’a eue Populous sur lui est évidente. Les créateurs les plus innovants ont tous joué à Populous, tandis que les tâcherons ont joué à Contra, Smash TV, ou à Terminator 2 sur borne d’arcade.

Je pensais par exemple à Syndicate. Votre avis sur son reboot ?
Aucun commentaire. À moins, peut-être, que je puisse répondre par une autre question : est-ce que Tetris serait un meilleur jeu avec une vue à la première personne ?

Vous avez déclaré en avoir « ras le bol des putains de manettes ». Dans ce cas, pourquoi ne pas revenir au bon vieux combo clavier/souris ?
Leur temps est révolu, comme l’est celui des pads. Je me rappelle que les gens étaient furieux quand les pads sont arrivés, parce qu’il n’y avait rien à tenir à pleines mains, contrairement au joystick. Aujourd’hui, les mêmes personnes râlent parce qu’elles veulent continuer à appuyer sur des boutons. Mais il n’y a pas besoin d’appuyer sur des boutons ! Kinect est un pas dans la bonne direction, un pas de nourrisson, mais un pas tout de même.

Aujourd’hui, tout le monde a le mot « transmédia » à la bouche. Sauf vous. Ça ne vous intéresse pas ?
Le problème, c’est que ma définition du transmédia n’a rien à voir avec celle des autres. Par exemple, j’avais prévu de placer une clé, dans Fable IV, que vous auriez pu utiliser dans Fable VII.

À présent que vous êtes de nouveau indépendant, j’imagine que vous devez vous intéresser de près au phénomène Kickstarter ?
J’aimerais bien lancer un projet via Kickstarter, mais malheureusement je ne suis pas aussi drôle que Tim Schafer. Enfin, je fais rire les gens, mais malgré moi, contrairement à lui. Et puis, en fait, non, je n’aime pas Kickstarter. Les fans veulent que vous écoutiez leurs idées, sous prétexte qu’ils ont donné de l’argent pour soutenir votre projet. Je n’ai pas envie que des gamins qui n’ont jamais joué à Populous me donnent des leçons sur ce qu’est un bon jeu, ou me demandent de rajouter des tronçonneuses.

Quels sont vos projets dans l’immédiat ?
Tout ce que je peux dire, c’est qu’il y est question d’un pixel vert qui véhicule à lui seul davantage d’émotions que l’ensemble des personnages de la série Gears of War. Toutes ces émotions, rien que dans cet UNIQUE petit pixel.

Parlez-nous de Molyjam. Du 30 mars au 1er avril 2012, des développeurs du monde entier vont travailler sur les idées que vous postez régulièrement sur Twitter.
Laissez-moi vous dire que je suis extrêmement enthousiaste. Imaginez tous ces esprits créatifs, unis dans un seul but : faire triompher le gameplay émotionnel. Ce n’est pas seulement une game jam, c’est un mouvement. Certains des jeux qui seront développés à cette occasion nous interrogeront sur la nature profonde des jeux vidéo, et laissez-moi vous dire que les gros éditeurs en tremblent déjà. Ils VEULENT que vous continuiez à aimer leurs jeux de shoot, de sport et de guerre, parce que ça leur permet de faire des économies en réutilisant les assets d’un jeu à l’autre. A l’issue de cette game jam, les gens vont comprendre ce dont les jeux sont vraiment capables, et ils descendront dans la rue pour réclamer aux éditeurs des jeux où on peut contrôler des pigeons, des distributeurs, des nuages, etc.

Merci beaucoup Peter !

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Walou

Walou

Né d'un père ostréiculteur en baie de Saint-Brieuc et d'une mère capable de finir Super Mario Bros 3, Walou s'est échappé des geôles de Ouest-France pour échouer dans celles de la presse jeu vidéo. Il découvre les blogs en 2012, et projette de partir à l'assaut de MySpace d'ici 2078.

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2 commentaires

  1. Délicieusement insolent comme Joy savait le faire ;)

  2. Kazhamania 23/12/2012 Répondre

    « j’avais prévu de placer une clé, dans Fable 4, que vous auriez pu utiliser dans Fable 7. »

    J’ai bien ri

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