Papers, Please : au poste-frontière du réel

Il faut que je vous parle de Papers, Please. C’est un jeu dans lequel on incarne un agent d’immigration dans une république soviétique, vous allez voir, c’est génial. Mais, non, enfin, revenez, puisque je vous dis que c’est génial !

J’ai bien conscience qu’un simulateur de bureaucratie soviétique, sur le papier, peut paraître légèrement austère, voire d’un goût assez douteux. Pourtant, non seulement « Papers, Please » est foutrement prenant, mais surtout, il devient même brillant lorsqu’il aborde les questions de morale.

Au départ, on se croirait devant un puzzle-game. On commence chaque journée en épluchant son petit guide du parfait douanier, en disséquant les nouvelles règles absurdes que votre hiérarchie a pondu dans la nuit. Au début, tout va bien : on se contente de mettre un gros tampon rouge sur les passeports étrangers, un vert sur ceux des nationaux. Les frontières sont encore fermées, circulez, y’a rien à voir.

Et puis, ça se gâte. Vite. Très vite. Si les habitants d’Arstotzka (votre Mère-Patrie) ont juste à montrer une carte d’identité et un passeport, il faut quand même vérifier que leurs documents sont en cours de validité, que le nom indiqué correspond, que le sexe, l’âge, le poids, la taille sont bien les bons… Et si la photo vous semble louche, faites péter la prise d’empreintes digitales !

Pour les étrangers, c’est encore pire. L’autorisation d’entrée sur le territoire porte-elle bien le numéro du passeport ? La durée du séjour correspond-elle à celle indiquée sur le permis de travail ? Les tampons sont-ils bons ? Et cet immigré kolechian, l’avez-vous fait passer au scanner, pour vérifier qu’il ne portait pas d’arme ? Si un point vous turlupine, n’hésitez pas à fouiller, à interroger, à placer en détention, car derrière chacun de ces voyageurs se cache peut-être un terroriste, qui se fera péter dès la frontière passée.

L'Arstotzka, connue pour son hospitalité et ses formulaires B12.

L’Arstotzka, fameuse pour son hospitalité et ses formulaires B12.

Peut-être est-ce parce que cela a réveillé en moi le souvenir d’un press tours américain qui m’a vu passer à deux doigts d’un rapprochement non-désiré avec un douanier un rien trop zélé ? Toujours est-il qu’il est étonnamment satisfaisant de se retrouver de l’autre côté de la barrière. Au-delà de l’austérité et du cynisme du sujet, il y a un truc vraiment prenant, très immersif, à tourner les pages de son petit carnet de notes, à décortiquer les règles, à comparer tous ces documents à la recherche de la moindre falsification, avant de finalement donner son bon gros coup de tampon.

Et de douanier lambda, on devient peu à peu le sbire d’une administration kafkaïenne, noyé au milieu de tant de règles pointilleuses et de cas particuliers que bientôt, ce sont les passeports en règle qui semblent les plus suspects. Si, au terme d’interminables tergiversations, on finit par les valider quand même, c’est la peur au ventre, de crainte d’entendre résonner l’odieux bruit du fax, qui vient sanctionner toute faute par une amende dont on se passerait amplement. Car chaque passeport correctement traité ne rapporte que 5$. Et le soir, quand il rentre chez lui, notre douanier doit encore payer son loyer, sa facture, sa bouffe, sous peine de condamner sa petite famille à de rudes conditions de vie, voire à une mort lente.

Arrive un moment où les choses se compliquent un peu.

En Arstotzka, l’administration ne recrute qu’à bac +10.

Là où le jeu cesse d’être un puzzle-game de la paperasse pour entrer définitivement dans une autre sphère, c’est quand il nous met face à notre premier dilemme moral. Un jeune homme vous implore de vous montrer gentil avec sa femme, qui le suit dans la file. Malheureusement pour elle, il manque un tampon à son permis de séjour. Allez-vous la laisser passer, au risque de vous ramasser une amende que vos finances ne permettent sans doute pas, ou allez vous briser la vie de ce couple ?

Le cas est caricatural, mais amorce la scénarisation du titre. Si jusqu’ici, on avait un peu l’impression de participer à un ersatz de programme SETI maléfique pour le compte d’un obscur gouvernement d’ex-URSS, on se met soudain à avoir de la compassion pour ces personnages, et à scruter, jour après jour, le journal du matin, en espérant repérer le nom d’un dangereux braqueur qui chercherait à franchir la frontière, ou pour connaître le destin d’une danseuse qui fuit le joug d’un patron aux méthodes expéditives.

Douanier, c'est aussi de belles rencontres, comme celle avec ce pauvre hère qui reviendra vous voir tous les jours en espérant que, sur un malentendu, ça finisse par passer.

Douanier, c’est aussi de belles rencontres, comme celle avec ce pauvre hère qui reviendra vous voir tous les jours en espérant que, sur un malentendu, ça finira par passer.

Et voilà l’entreprise sauvée du mauvais goût, lorsqu’on prend conscience qu’on n’est pas obligé d’être le méchant, le bras armé et désincarné d’une administration totalitaire. Peut-être même vous rêverez-vous en Sam Lowry de cette histoire à la Brazil, tout en restant conscient que, quoiqu’il arrive, il vous faudra en payer le prix. Et au bout de huit jours, c’est une véritable intrigue qui s’esquisse, lorsque un type louche vous fait passer un papier en promettant de vous aider.

Malheureusement, je ne pourrais pas vous spoiler davantage, puisque c’est aussi là que cette démo s’arrête. Pour le jeu complet, il faudra encore attendre un peu. Le moins possible j’espère. J’ai déjà le tampon qui me démange.

Télécharger la démo : http://dukope.com/
Greenlighter le projet : http://steamcommunity.com/sharedfiles/filedetails/?id=138290904

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Walou

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Né d’un père ostréiculteur en baie de Saint-Brieuc et d’une mère capable de finir Super Mario Bros 3, Walou s’est échappé des geôles de Ouest-France pour échouer dans celles de la presse jeu vidéo. Il découvre les blogs en 2012, et projette de partir à l’assaut de MySpace d’ici 2078.

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7 commentaires

  1. ian0delond 22/04/2013 Répondre

    J’avais essayé ce jeu hier !
    Ca scotch devant l’écran.

    J’étais sur le point de noter sur un papier la liste des villes par pays à coté de mon ordi pour gagner du temps puis j’ai su que ça s’arrêtait jour 8.

    Le plus dur c’est quand on se met à se dépêcher pour faire passer suffisamment de personnes afin d’avoir de quoi payer des médicaments pour ton gosse qui a besoin de médicaments puis tu te mets à faire des erreurs connes du genre laisser passer un passeport qui indique le mauvais sexe.

    Ce jeux donne vraiment envie de le voir fini.

  2. On peut d’ailleurs soit même immigrer dans ce glorieux pays qu’est l’Arstotzka !

    http://www.dukope.com/usemyname/

    La procédure est moins compliquée que dans le jeu.

    • Someone else 19/05/2013 Répondre

      J’ai envoyé un nom.Pensez à moi quand vous verrez Brigid Tenenbaum.

  3. aubevenant 23/04/2013 Répondre

    Excellent…No comment !

  4. C’est fort intressant =D
    J’espere pouvoir emuler la demo sur Ubuntu.
    J’ai tout de suite repense (navre toujours pas d’accent aujourd’hui) a un vieux jeu que je n’ai jamais reussi a lancer sur mon CPC… KGB ! Meme style typographique ce md semble. Pour moi KGB est un mur meme un mythe, j’en revais la nuit de ce qui m’attendait un fois que le jeu se lancerait… Mais il ne s’est jamais lance…
    Quelqu’un peut me dire s’il vaut le coup que je remette la main dessus ? ^^

  5. J’adore cet article, ça donne vraiment envie, étrangement! Continuez comme ça, et j’espère vraiment que Joystick reparaîtra un jour.

  6. Très bon article! En pleine période d’Examen, ZQSD parrainerait-il les échecs universitaires? ;)

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