Rogue Legacy : Il serait une fois

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Il est des moments étranges où le cerveau (le mien beaucoup trop, j’avoue) se voit tenté de tisser des liens entre deux idées inconciliables.

Prenez Rogue Legacy par exemple : en jouant, je n’ai cessé de penser à Malraux. Qu’est-ce qui peut bien rapprocher un écrivain/ministre mort à la voix caverneuse et un rogue-like  ? Malraux, qui a dit un jour « une vie ne vaut rien, mais rien ne vaut une vie ». Et bien, j’aurais été curieux de voir ce bon Dédé jouer à Rogue Legacy, qui m’a semblé avoir pris le concept au pied de la lettre, jusqu’au vertige. Oserais-je décrire Rogue Legacy comme un apôtre de la condition humaine telle que décrite par Dédé, une expérience métaphysique sur la finitude et l’angoisse de la mort ? Et pourquoi pas crier au chef d’oeuvre existentialiste, pendant qu’on y est ?

« Et pourquoi pas ? » dirait mon cher Hoopy, de son plus bel accent languedocien. Moi qui croyais en avoir soupé des dungeon crawlers et rogue-like, voilà pris à mon propre jeu. Après des titres aussi marquants et différents que Binding of Isaac ou Faster than Light, je pensais le genre parvenu à une maturité telle qu’elle en était devenu indépassable.

RogueLegacy 2013-07-08 17-03-23-33On ne le voit peut être pas, là, mais je n’en mène pas large

D’autant que l’argument de Rogue Legacy n’a a priori rien de novateur. Dans la peau d’un chevalier lambda, nous voici mandaté à l’exploration de l’éternel donjon gardé par des forces obscurs, divisé en mondes thématiques (ruines mayas, forêt, etc.), où l’architecture est repensée aléatoirement à chaque nouvelle partie.

Le jeu combine adresse et combat à l’épée/magie, et trouve son équilibre entre action-RPG et platformer, rappelant le souvenir de l’excellent Spelunky (ou Rick Dangerous, le maitre), pour sa difficulté impitoyable. Car on meurt très vite, dans Rogue Legacy, ce qui le place immanquablement sur le podium des meilleurs die & retry obsessionnels.

Sauf que Rogue Legacy aime brouiller les pistes, semble-t-il, et cela se voit dès la première mort de l’avatar. Le cadavre du héros occis n’a pas encore refroidi que déjà, il faut faire un choix : devant une galerie de tableaux familiale, le joueur doit choisir parmi trois descendants celui qui endossera le rôle de nouvel émissaire de sa lignée héroïque. Cette idée, proprement géniale, de faire du die & retry une question de filiation génétique, ne s’arrête pas là : à chaque descendant, un avantage ou une tare se rajoute au gameplay.

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A chaque partie, le choix d’une descendance digne d’une belle partie

Le héros peut être géant, nain, souffrir de color-blindness et voir le monde en noir & blanc, ou être victime de flatulence à chaque fois qu’il saute. Me voilà arrivé à une dizaine d’heures de jeu, et je me surprends encore à découvrir de nouvelles combinaisons imaginées par les cerveaux cramés de Cellar Door Games. Une telle inventivité force le respect.

A chaque partie sa quête héroïque inédite, sa page blanche sur laquelle écrire un nouveau destin aussi cocasse que funèbre. Et la possibilité, avec l’argent amassé par l’ancêtre dans la partie précédente, d’upgrader son descendant, avec de nouveaux mouvements, de nouvelles armes, de nouveaux sorts. A mesure que les générations se succèdent, la famille se spécialise : certains deviendront paladins, d’autres mineurs ou ninjas (?), mais tous se retrouveront à chaque fois augmentés de l’héritage précédent.

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Mon préféré : le héros hypermétrope, qui voit flou de près

Ce qui est fascinant dans Rogue Legacy, c’est cette  tension remarquable entre art du reboot lié au rogue-like, et cette trace que laisse chaque avatar sur la partie suivante, comme si chacun essayait de corriger les erreurs d’une vie passée. La preuve : on peut même solliciter, moyennant finances, les services d’un architecte illuminé qui bloquera la création aléatoire, afin de retourner dans le donjon qu’on avait déjà bien excavé avant de mourir bêtement sur un pieu. Et l’on recommence, sans fin : les générations de héros, morts en 10 secondes ou après une heure épique d’exploration, s’enchaînent sans lassitude.

D’autant que Rogue Legacy ne lâche rien. Sa difficulté est admirable, parfois injuste, et pose le jeu en parfait héritier de Dark Souls, par son art du sadisme à relancer notre esprit de compétition malgré l’humiliation qu’il nous fait subir à chaque fois. Pour peu qu’on y succombe, on se noie alors dans une spirale admirable, un mécanisme aussi bien huilé que généreuse, un labyrinthe meta constellé de blagues loufoques, où les auteurs s’amusent à éclater leur 4e mur, pour nous rafraîchir de clins d’œil et autres références identifiables à toute une culture partagée.

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Dans certaines salles, les développeurs ont même exposé le post-mortem de leurs anciens jeux/projets

Finalement, Rogue Legacy peut se voir comme un beau paradoxe : c’est un jeu d’arcade, sans projection si ce n’est le recommencement immédiat (« same player shoot again »), mais c’est aussi un jeu qui met en avant l’assimilation RPG, l’expérience, la valeur d’une transmission d’un avatar à un autre, même si sa vie ne vaut pas plus de quelques minutes. Non, une vie ne vaut rien dans Rogue Legacy, voire dans un jeu vidéo. Mais rien ne vaut cette possibilité qu’il nous offre d’en vivre plusieurs.

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Élevé aux vapeurs de l’alambic à mirabelle, le Ianoo est né en terres lorraines. Ce n’est pas de sa faute. Pour pallier à son asocialité naturelle, prière de le gaver constamment d’images, de toutes natures. Si vous l’entendez hululer un soir sur la schizophrénie post-moderniste dans Serious Sam, aucune crainte : c’est sa façon à lui de dire qu’il vous aime bien.

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4 commentaires

  1. blackmedusa 12/07/2013 Répondre

    Je viens justement de me l’acheter hier !

    Il à l’air assez basique dans le gameplay mais original dans le concept. Donc pour moi un jeu que je me devais de prendre (comme FTL qui après 21h de jeu me plait toujours autant même si le boss de fin est imbattable).

    J’espère tout simplement que je vais pouvoir finir au moins ce Rogue Legacy que je puisse le cocher comme « jeu terminé » dans mon fichier excel (ma vie est palpitante…).

  2. J’ai succombé à la tentation de Rogue Legacy moi aussi, bien que soldé seulement de 20% sur steam ( tss les radins), et je suis conquis.
    C’est diablement efficace, on voit pas le temps passer. Y a de de la difficulté, des upgrades et de l’humour.
    Merci pour ce chouette billet, qui m’aura aidé à franchir le pas vers ce jeu qui me faisait baver de puis un bail.

  3. Suite à l’écoute de votre podcast, je suis face à un cruel dilemme : claquer mes 15 derniers euros dans un MacDo ou bien dans ce jeu… Argh !

    • Hoopy

      Tu penseras même plus à manger quand t’auras commencé à jouer.

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