Trials / Runner 2 : de la fuite dans les idées

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À l’heure où le mariage pour tous se voit enfin reconnaître par nos instances législatives, certaines unions continuent de scandaliser l’Hexagone. Prenez le cas Trials Evolution / Runner 2 : Legend of a Rythm Alien. A priori rien ne les rapproche. Et pourtant, ils semblent faits l’un pour l’autre, prêts à tracer la même ligne droite, main dans la main.

À ma gauche : un « simulateur » de cabriole sur deux roues, suite exceptionnelle du déjà génial Trials (offert en remasterisation HD, ô joie), qui sort enfin sur PC.

À ma droite : une autre suite, celle de Runner, représentant émérite de la saga Bit.Trip, célébrée pour son catalogue éclectique d’expériences rétros et de tonalités chiptune. Autrefois cantonné à la Wii, Runner connaît aussi sa première sortie multi-support, agrémenté d’un beau titre surréaliste (« La légende de l’alien rythmique ») et d’un contenu bien plus abouti.

D’un côté, des kéké en combi latex sur leur 125 customisées, s’envoyant en l’air au son du métal garage qui scande les phases de jeu. De l’autre, un alien en forme de point d’exclamation, qui s’élance comme un âne sur un plan 2D, sans autre but que d’éviter les obstacles, et courir, toujours courir.

Que peuvent bien avoir ces deux jeux en commun ? Etre addictifs ? Oui, mais pas seulement. Pourquoi ont-ils occupé tant d’heures de ma vie ? Comment ont-ils fait pour ressusciter les nuits blanches entre potes, pratiques que je croyais condamnées à l’oubli avec l’âge avançant ?

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Le décor a beau nous faire croire à des perspectives multiples, le plan 2D l’emporte sur tout

Il y a une raison évidente : par leur accessibilité immédiate et conviviale, les deux jeux entretiennent un esprit de compétition collective acharné. Avec eux, c’est le syndrome du « allez, c’est la dernière ! » qui l’emporte jusqu’à des heures indues, au nom du score parfait. Mais quelque chose d’autre, de moins visible, de plus conceptuel, les rapproche, j’en suis persuadé, et c’est là le nœud de ma fascination pour ces deux jeux. Car, derrière la façade de divertissement rigolard, Trials et Runner sont des jeux outrageusement dirigistes.

Dans Trials, l’accélération et l’inclinaison sont les seules armes dont dispose le joueur, la direction étant immuable. Dans Runner 2, le joueur n’intervient jamais sur la course du personnage, mais sur ses réflexes (saut, glissade, bouclier) ou sur la voie à prendre en cas de carrefour. Dans les deux cas, la figure imposée est la même : la ligne droite, le couloir, le tapis roulant, dont on ne contrôle ni l’issue, ni le tracé. A l’heure où le jeu vidéo décuple ses espaces et explose ses perspectives, voilà deux jeux contestataires, presque réacs. Et pourtant, un miracle se produit : jamais cette privation de liberté ne nous dérange. Au contraire, elle nous élève.

Dans Trials, la ligne droite prend la forme d'un vertige

Dans Trials, la ligne droite prend la forme d’un vertige

Trials, Runner se résume peut être à l’histoire, toute bête, d’un mec qui courre tout droit, tout le temps. Mais ils sont tellement plus. Ces titres ont beau paraître simplistes, le niveau d’abnégation qu’ils requièrent est énorme. Le moindre degré dans Trials, la moindre microseconde dans Runner peuvent transformer un parcours parfait en calvaire honteux. Le jeu a beau nous retirer l’axe des abscisses, celui des ordonnées assure largement le boulot, démultipliant les possibilités face à la gravité terrestre, nous obligeant à nous muer en physiciens maniaques, obsédés par le parcours sans aspérité.

Dans Trials, cette obsession se double d’un combat contre l’adversaire, voire contre soi-même (on affronte souvent son propre ghost), ainsi qu’un spectacle de la douleur, qu’on s’inflige autant à soi qu’à son avatar dès qu’une chute s’avère trop rude. Dans Runner 2, elle se double d’une dimension musicale : chaque mouvement, chaque bonus ramassé crée une note ou un changement de tempo. La course devient alors une portée, sur laquelle on inscrit, tant bien que mal, la meilleur bande-son électro possible. Dans les deux cas, la ligne droite se répète à l’infini, comptant sur notre perfectionnisme obsessionnel pour nous pousser à revenir l’affronter, encore et toujours, comme si on remettait à chaque fois en jeu notre titre d’hardcore gamer.

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Dans les deux, l’arrêt / la mort a des airs de blague absurde

Parvenir, avec une telle économie de moyen, à un tel degré de dépassement, sans jamais perdre de vue le fun qu’on peut en tirer, cela force le respect. J’aimerais pouvoir y trouver une explication, vous sortir toutes les références philosophiques et phénoménologiques sur l’élégie de la ligne droite, je n’en ai pas. Si ce n’est que ces jeux m’ont rappelé bizarrement  la beauté comique de certains Bip-bip et le Coyote, ou des chefs d’œuvre de l’immense Buster Keaton (le jeu de plateforme doit beaucoup à ce grand homme), qui cultivaient également cette  poésie symbolique à la ligne droite.

Que nous révèle finalement cette ligne droite ? Qu’on avance forcément sur un destin tout tracé et mécanique ? Pas forcément. Qu’elle n’est pas contradictoire avec l’idée même de liberté ou d’improvisation ? Oui, et peut-être davantage. Le tapis roulant a beau nous emmener vers le mur (chaque fin de niveau se termine sur l’arrêt brutal du héros, propulsé dans le vide ou sur une cible géante), le chemin pour y parvenir est ouvert à tous les possibles. La formule est connue : dans un voyage, ce n’est pas la destination qui compte, mais la route que l’on se fait.

Puisque je suis un gros snob, je vous mets un extrait de Buster Keaton, dans "Mariées en folie"

Puisque je suis un gros snob, je vous mets un extrait de Buster Keaton, dans « Mariées en folie »

Cet article est dédié à Guillaume et Alexandre, motards associés nocturnes

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Ianoo

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Élevé aux vapeurs de l’alambic à mirabelle, le Ianoo est né en terres lorraines. Ce n’est pas de sa faute. Pour pallier à son asocialité naturelle, prière de le gaver constamment d’images, de toutes natures. Si vous l’entendez hululer un soir sur la schizophrénie post-moderniste dans Serious Sam, aucune crainte : c’est sa façon à lui de dire qu’il vous aime bien.

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